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Depuis presque 20 ans, la Fondation Zinsou se donne pour mission de permettre au continent africain et au Bénin de s’approprier l’incroyable richesse de sa création contemporaine. Un projet qui n’aurait pu voir le jour sans l’audace et la pugnacité de Marie-Cécile Zinsou. 

Les racines profondes du Bénin s’entrelacent avec l’histoire de la famille de Marie-Cécile dont le grand oncle fut ambassadeur en France puis président de la république du Dahomey (1968-1969) avant de devenir l’un des principaux opposant au régime marxiste-léniniste du Général Kérékou. Un engagement politique qui le contraint, ainsi que sa famille, à s’exiler en France au milieu des années 1970. Cet attachement profond à la fonction publique se retrouve chez Lionel Zinsou, le père de Marie-Cécile, qui devient premier ministre du Bénin en 2015.  

A cet héritage familial s’ajoute une importance toute particulière apportée à la transmission du savoir lorsque l’arrière grand-père de Marie-Cécile devient professeur de l’une des premières écoles de la région à la fin du XIXe siècle. Un engagement que l’on retrouve également chez la mère de Marie-Cécile, professeur de français.

C’est toute la richesse de cet héritage que Marie-Cécile emporte avec elle lorsqu’elle décide, de son propre chef, de partir au Bénin en 2003. Une décision téméraire lorsque l’on sait que le général Kérékou est toujours au pouvoir. Mais qu’importe, Marie-Cécile part rejoindre l’association SOS Village d’enfants avant de se mettre à donner des cours d’angalis, puis d’histoire de l’Art à de jeunes béninois d’une école d’Art appliqué. Mais comment leur enseigner une histoire de l’Art qui puisse les enrichir alors qu’il n’existe aucune institution muséale dans la région et que la seule histoire de l’Art à disposition soit profondément centrée sur l’Europe et les Etats-Unis ?

C’est en 2004 que Germain Viatte, qui deviendra directeur général du futur musée du quai Branly, lui souffle une idée folle: “trouve un hangar, prend un panneau, écrit “Musée” dessus, lance-toi et tu verras bien”…chiche. 

Pour la première exposition de ce nouvel espace, Marie-Cécile souhaite marquer les esprits en exposant le travail de Romuald Hazoumé, l’un des artistes plasticiens les plus réputés du Bénin. Une partie loin d’être gagnée d’avance: l’artiste est extrêmement sollicité et il faut qu’il soit impressionné par la qualité des infrastructures et la démarche de Marie-Cécile pour accepter d’y exposer ses œuvres. En 2005, l’artiste présente, non sans fierté, son travail sur les murs de la fondation.

  • Vous venez d’une famille de professeurs, vous avez vous même enseigné l’histoire de l’Art ou du moins une histoire de l’Art au Bénin. Que ce soit à travers la publication de livres, les bibliothèques que vous avez mis en place et même les milliers d’écoliers que vous avez accueilli; cette volonté de partager le savoir est-elle dans l’ADN de la fondation Zinsou ? 

{MCZ} : Il me semblait très important d’avoir un accès à l’Art contemporain en Afrique car nous avons la chance immense d’avoir des artistes exceptionnels sur tout le continent. En 2005 j’ai créé la fondation car je voulais permettre à l’Afrique de se regarder elle-même. Cela peut paraître un peu ambitieux dit comme cela mais je me suis rendu compte que ces derniers sont célébrés à New-York, Paris, Londres ou Tokyo mais pas sur leur propre continent. Il y a certes des événements comme la Biennale de Dakar mais où voir la création ? Comme s’il fallait que l’Afrique exporte tout ce qu’elle a de meilleur et ne garder pour elle que ses problèmes. 

Concernant l’aspect éducatif du projet, l’idée est que les enfants puissent grandir avec un rapport à la création. C’est ce à quoi la fondation s’emploie dans le cadre d’expositions, d’organisation d’ateliers ou la mise à disposition de bibliothèques.

Lorsque vous êtes dans un système éducatif un peu strict, le musée peut être un espace de dialogue où vous venez avec votre classe ou seul. Un espace où vous pouvez poser des questions et donner votre avis. Je trouve ça extrêmement important pour la construction intellectuelle d’un enfant. C’est un musée dans lequel les enfants viennent tout seuls après l’école. Lorsqu’ils sont venus suffisamment souvent, parfois ils emmènent leurs parents. 

Lorsque j’ai créé la fondation, c’était avec l’idée en tête qu’avec la mondialisation on allait demander les mêmes niveaux de compétences à un jeune venant d’Europe, de la Chine ou du Bénin sans pour autant leur offrir le même accès à la culture ou au savoir. 

  • La fondation accompagne les cotonois et les béninois dans leur parcours pour se réapproprier leur histoire, leur présent à travers la création contemporaine et leur futur grâce à l’éducation. Par-delà son rayonnement international, la fondation est-elle avant tout un acteur local ?

{MCZ} : Je pense même qu’il s’agit de l’inverse: c’est un projet local qui a la chance d’avoir un rayonnement international. 

C’est la raison pour laquelle nous avons pris la décision d’aller nous présenter aux habitants de la région. Nous avons réalisé des petits modules transportables présentant nos expositions que nous avons disposés sur les places de la ville et dans les villes limitrophes avec l’intention de dire: “voilà ce que l’on fait, voici qui nous sommes”. Nous ne pouvons pas nous étonner que les gens ne viennent pas voir une exposition d’Art Contemporain s’ ils n’en ont jamais eu l’opportunité. Les premières personnes étaient simplement des curieux qui poussaient la porte de la fondation pour nous demander ce à quoi nous servions. En ressortant ils avaient compris notre démarche et ils le faisaient savoir autour d’eux. 

L’idée de la fondation est de présenter aux béninois ce qui se passe aujourd’hui et de leur permettre de regarder notre époque à travers le regard des artistes. Vous êtes confronté à quelque chose de très proche et à la fois de complètement nouveau. Prenez Romuald Hazoumé, par exemple: que vous soyez de Porto Novo, d’Abomey ou de Cotonou, vous vous sentirez très proche de ce que vous voyez et en même temps ce que vous voyez peut totalement vous bouleverser.

Depuis 2007, la fondation met en place un programme de résidences qui propose aux artistes du monde entier de venir, à Ouidah ou Cotonou, à la rencontre des béninois pour échanger, partager et développer un projet artistique avec le soutien matériel et humain nécessaire.

  • La fondation est aussi une fenêtre ouverte sur le monde avec, notamment, l’accueil d’artistes étrangers en résidence. Que viennent chercher les artistes en résidence ? Qu’apportent-ils en retour ? 

{MCZ} : Au bout d’un certain temps, nous avons réalisé que beaucoup d’artistes souhaitent venir travailler au Bénin. Nous avons donc lancé un programme de résidences. Au début nous avons reçu des artistes du Nigéria, du Congo-Brazzaville et puis très vite des artistes du Japon, de France… Nous avons découvert que nous étions un pôle d’attraction assez fort pour les artistes. Le Bénin est un pays passionnant.  

En 2016, la fondation décide d’investir un terrain adjacent au musée de Ouidah, afin d’exposer une sélection d’œuvres monumentales contemporaines. Ce terrain, abandonné à la nature, s’avère être un sanctuaire archéologique et biologique. Le département archéologique d’Abomey Calavi et l’Herbier National y identifient des pierres formant un parcours initiatique de la civilisation des tchechs ainsi qu’une végétation témoignant d’un phénomène météorologique survenu il y à 4 500 ans: le Dahomay Gap. 

  • On parle souvent de la villa Ajavon; mais plus rarement du jardin qui se déploie sur 6 hectares. Pouvez-vous nous parler du projet ?

{MCZ} : Cela a été une surprise totale pour nous. Nous pensions profiter d’un terrain laissé à l’abandon pour lancer de nouveaux projets et il s’avère qu’il s’agit d’un site exceptionnel! Cela a vraiment été une grosse surprise. Nous avons eu la visite du département archéologique d’Abomey Calavi et de l’Herbier National qui ont confirmé que nous étions en présence d’un site exceptionnel. 

A partir de là, nous n’avions plus le choix: nous avons pris la décision d’inviter les artistes à intervenir sur le site et nous allons l’ouvrir au public. Mais ce n’était pas du tout prévu. Mais ce n’était pas du tout imaginable. Ça a été une grosse grosse surprise. Lorsque l’herbier national est arrivé et qu’il ont dit, il faut que l’archéologie nationale vienne parce que c’est fascinant ce terrain. Ce qui était drôle parce qu’on était face à un champ et que le lendemain on se demandait qui était le conservateur du champ. C’est une archive végétale. Personnellement je n’avais jamais vu ça. Mais c’est en train d’être valorisé. Pour l’instant il y a l’installation permanente de… On va essayer de la travailler, de l’ouvrir. On est en train d’essayer de trouver des mécènes pour cela.

En 2021, Le Mo.Co Montpellier met à l’honneur la collection Zinsou à travers l’exposition de 110 œuvres présentées autour du travail du peintre béninois Cyprien Tokoudagba (1939-2012).

  • L’exposition au Mo.Co a été un véritable succès. Pensez-vous que cela puisse inspirer d’autres institutions à développer ce type de dialogues ? 

{MCZ} : Ce n’est pas encore très naturel de mettre en place des partenariats avec des institutions africaines. C’est un reflex qui est peut-être encore très naturel pour les institutions occidentales. mais cela évolue et nous ressentons une certaine curiosité: nous avons des demandes de location des Etats-Unis, de financement d’expo en France et tout un tas de projets très différents. Mais le fonctionnement des institutions est tellement différent d’un pays à l’autre que c’est assez difficile d’apporter une réponse globale. D’ailleurs l’exposition sera prochainement présentée au Cobra Museum qui souhaite présenter la création africaine. 

L’Art Contemporain africain a (enfin) les honneurs des médias. Parler d’art contemporain comme un ensemble, Est-ce un moyen d’être plus fort ? Ou risque-t-on de passer à côté des spécificités de chaque région, voire même de chaque artiste ?

{MCZ} : Cela soulève une question qui dépasse de loin l’Art Contemporain et qui est celle de la manière dont on se représente l’Afrique depuis l’Europe. Finalement, en ce qui concerne la création artistique, nous jouissons au moins d’une certaine reconnaissance. Voilà au moins un sujet sur lequel on ne nous regarde pas comme les derniers de la classe. 

Pour ce qui est de l’Art africain ancien, c’est un autre sujet: on se rend compte que ce dernier est appréhendé à travers une échelle de valeur établie par les européens du début du XXe siècle. Ainsi, la valeur des œuvres sur le marché n’a absolument aucun rapport avec l’importance qu’apportent les communautés sur place. 

Depuis de nombreuses années vous militez activement pour la restitution du patrimoine africain, pillé par les européens à la fin du XIXe siècle et aujourd’hui exposé dans les grands musées occidentaux. Comment le Bénin et les autres pays de la région pourraient-ils écrire leur histoire sans le témoignage physique de leur passé ? 

Ce combat débute en 2006 lorsque le président Chirac annonce au président du Bénin que la France prêtera les œuvres de sa collection nationale en rapport avec le roi du Dahomey dans le cadre d’une exposition devant avoir lieu au Bénin pour célébrer le centenaire du roi Béhanzin. Le chef de l’État français est inflexible: les œuvres seront bien prêtées à la fin de l’année, malgré les réticences des conservateurs français pour qui organiser une exposition en six mois est proprement inimaginable. Il faut donc trouver au plus vite un espace pour recevoir les œuvres. Ce sera de tout évidence celui de la fondation Zinsou à Cotonou. Pari tenu: l’exposition ouvre ses portes à la fin de l’année et le succès est incontestable: 275 000 entrées en 3 mois. Mais il n’est toujours pas question de parler de restitution. 

Le tournant historique intervient lorsque le 28 novembre 2017 le président Macron annonce à Ouagadougou qu’il ne “peut pas accepter qu’une large part du patrimoine culturel de plusieurs pays africains soit en France” et qu’il souhaite que “d’ici cinq ans, les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique”. Un rapport est demandé à Bénédicte Savoy et Felwine Sarr qui constatent que 85 à 90% du patrimoine africain se trouve hors du continent. Le 24 décembre 2020, une loi autorise la restitution de 26 objets issus du trésors d’Abomey, en attendant une loi-cadre sur le sujet.

  • Vous soutenez le processus de restitution des œuvres d’Art. Un grand mouvement a été lancé par Emmanuel Macron et la France. Le pays travaille d’ailleurs sur une loi cadre. Quant à l’Allemagne, celle-ci adopte un attitude très volontaire. L’Ecosse et la Suisse embrayent le pas. Peut-on être satisfait du parcours qui a été accompli ces dernières années ? 

{MCZ} : Ce qui s’est passé à Ouagadougou est unique, exceptionnel, et personne ne l’avait fait avant. C’était tout simplement impensable. J’avais déjà été reconnaissante envers le président Chirac lorsqu’il avait dit qu’ “il faut que les gens au Bénin voient le patrimoine du Dahomey” mais je suis tout aussi reconnaissante envers le président Macron d’avoir affirmé que “le patrimoine africain doit retourner en Afrique”.

Lorsqu’on a exposé les œuvres en 2006 je me suis dit que c’était unique ce moment était historique. Un président français réalise que l’Afrique encore et qu’on est là. Que le Bénin n’est pas obligé de payer pour une guerre que nos ancêtres ont perdu en privant toutes les générations suivantes de leur patrimoine. Je trouvais ça déjà incroyable que Jacques Chirac ait eu cette idée délirante: “et si on prêtait aux pays africains ?”. Les conservateurs étaient ulcérés par ce comportement. Pour ma part, je me suis mis à la disposition des deux pays (le Bénin et la France). Je me suis assuré que l’exposition soit un succès et serve d’exemple pour l’avenir. 

Le discours de Ouagadougou du président Macron était tout aussi historique. Bien sûr après la loi d’exception, il faut à présent une loi cadre qui pérennise la situation. Il faut que le dialogue se poursuive mais ce sera plus facile maintenant que le processus est enclenché. En France, aucune réforme ne passe sans une certaine part de contestation. Malgré tout, le Bénin a montré un magnifique exemple. 

La question des restitutions est un sujet passionnant, et un véritable enjeu pour notre génération. C’est un sujet bien plus vaste que ce qu’on entend dans les médias français. Il est très intéressant de voir de quelle manière le dialogue se crée entre les pays. En tout cas, c’est une fierté de savoir que le mouvement soit parti de la France. Aujourd’hui cet enjeux est à l’agenda de tous les Etats africains. Il s’agit d’une question qui mérite leur attention, qu’ils décident ou non d’enclencher un processus de restitution.

J’en profite pour mentionner une annonce qui a moins marqué que le discours de ouagadougou lors de la venue du Président Macron au Bénin: nous allons accueillir une nouvelle villa Médicis au Bénin. Ce ne sera pas une annexe de l’institution romaine et le lieu aura son propre fonctionnement propre. Ce sera un lieu d’excellence de l’Etat français. Moi qui suis franco-béninoise, j’en suis fière.

  • Vous avez pris la présidence du conseil d’administration de la Villa Médicis. L’institution cherche un équilibre entre préservation du patrimoine et promotion de la création contemporaine. Un projet de remeublement est en cours (2022-2025). Quel bilan tirez-vous jusque-là de votre expérience à la Villa ? 

{MCZ} : La première année a été assez particulière. Elle a consisté principalement à comprendre comment fonctionnait l’institution et à apporter mon soutien à Sam Stourdé. C’est quelqu’un qui change énormément les choses, qui pense l’institution différemment et qui connaît suffisamment la Villa qu’il a connu en tant qu’ancien pensionnaire. Bref, il sait de quoi il parle. 

En ce moment, mon rôle consiste à accompagner Sam dans le réenchantement de la Villa Médicis et ce qu’il a entrepris est incroyable. Ce qui s’est passé depuis 6 mois est fantastique: tant du point de vue de la valorisation du patrimoine que de l’artisanat d’Art. Le projet est aussi fort que celui de Baltus il y a 60 ans. Il y a un respect total du dernier remeublement tout en sachant faire preuve d’audace. 

J’ai l’honneur de faire à présent partie du jury qui sélectionne les pensionnaires. Chose qui ne se faisait pas vraiment avant. Mais je n’ai pas un rôle actif au quotidien.

Nous n’avons pas vraiment de budget d’acquisition mais nous tentons tout de même d’enrichir le département d’histoire de l’Art grâce à des mécènes.