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La FLAG Art Foundation a été créée en 2008 par Glenn Fuhrman, ancien Managing Director chez Goldman Sachs, gérant associé chez MSD Capital et aujourd’hui cofondateur de Tru Arrow Partners. A ce très beau parcours professionnel s’ajoute une profonde connaissance de l’Art et de son histoire. Diplômé en histoire de l’art à la Wharton School et à l’University College of London, Glenn fut l’élève du célèbre historien de l’Art Leo Steinberg à l’Université de Pennsylvanie.
À l’instar de Charles Saatchi, fondateur d’un espace d’exposition ayant permis l’émergence de nouveaux mouvements artistiques, le projet de Glenn Fuhrman s’inscrit dans une volonté de présenter des expositions qui suscitent la réflexion et inspirent le dialogue..
La fondation est actuellement dirigée par Jonathan Rider qui a rejoint le projet en 2014 en tant que directeur associé et commissaire d’exposition, travaillant aux côtés de l’ancienne directrice Stephanie Roach. Durant cette période, l’espace développe une programmation audacieuse. Parmi les expositions les plus marquantes citons Shaq Loves People, Etel Adnan | Gerhard Richter, Ashley Bickerton ou bien encore Elmgreen & Dragset.
Avec son équipe, Jon soutient une démarche curatoriale dynamique et originale à travers des expositions collectives et des solo shows de talents émergents et d’artistes à la renommée internationale. Pour ce faire, la fondation collabore avec les musées, les galeries, les collections et les artistes eux-mêmes dans le cadre de prêts.
- La FLAG Art Foundation est une institution privée, mais son objectif principal n’est pas d’exposer la collection de son fondateur, Glenn Fuhrman. Quelle est donc la mission de la fondation ?
{JR} : La FLAG Art Foundation a pour vocation de faire découvrir et apprécier l’art contemporain à divers publics par le biais d’expositions temporaires, qui sont toujours gratuites et ouvertes au public. Les cinq premières années ont été consacrées à des expositions collectives organisées par un large éventail d’individus créatifs, notamment: des écrivains, des conservateurs, des artistes et des personnalités du monde du sport, ainsi que par des expositions développées en interne et axées sur des questions d’actualité.
Fonctionnant dans l’esprit d’une kunsthalle, FLAG emprunte des œuvres d’art à diverses sources pour ses expositions. De nombreux artistes créent également de nouvelles œuvres pour les expositions. La démarche artistique de chaque projet est ensuite accompagnée de conférences et d’événements publics.
En 2019 Nicolas Party, qui vit et travaille à New York, est intervenu en tant qu’artiste et curateur pour proposer une exposition remarquable autour de la technique du pastel. Le projet présentait une sélection d’œuvres couvrant trois siècles d’histoire ainsi que son propre travail.
Les grands musées ont des règles strictes limitant l’emprunt d’œuvres au pastel en raison de leur nature délicate, ce qui rend leur transport compliqué. Nicolas s’est donc chargé d’acquérir les œuvres de Carriera et de Jean-Baptiste Perronneau aux enchères, tandis que Jon Rider a facilité le prêt de pastels de Mary Cassatt (1844-1926) et d’Edgar Degas (1834-1917) provenant de diverses galeries et collections privées. A l’occasion, chaque murs de l’espace d’exposition a été peint d’une couleur bien spécifique afin de plonger chaque pièce dans une atmosphère différente avant que Nicolas ne réalise d’impressionnantes peintures murales pour l’exposition.
- Il semble que vous n’ayez pas peur de faire des choix curatoriaux radicaux, comme pour l’exposition de Nicolas Party par exemple… Est-il important pour vous d’entreprendre ce type de projet ambitieux ?
{JR} : FLAG occupe une position unique qui lui permet justement d’aider les artistes à réaliser des expositions ambitieuses et Pastel de Nicolas Party est l’un de ces projets qui font rêver. Son intention était de créer une exposition holistique qui, au-delà des œuvres d’art, s’étend à l’environnement dans lequel elles sont présentées. Après une année de visites d’ateliers et de planification, Nicolas a présenté l’exposition sur une période de deux mois: une durée longue que la fondation peut se permettre. Au cours du premier mois, l’espace a été transformé en une série de galeries intimes en technicolor (qui ont nécessité plus de 110 litres de peinture) séparées par des portes cintrées. Il a fallu un second mois à Nicolas pour créer une série de peintures murales réalisées au pastel. Un travail herculéen réalisé spécifiquement pour notre espace, inspiré par François Boucher et Jean-Honoré Fragonard.
Nicolas et moi aimons mélanger les époques et les styles. Une fois que l’artiste a défini la direction que devait prendre l’exposition, FLAG a été en mesure de trouver des œuvres qui pourraient dialoguer avec ses peintures murales, en les superposant même parfois. Nous avons été en mesure d’obtenir des pastels historiques de Mary Cassatt, Edgar Degas et Marsden Hartley, qui ont été présentés aux côtés d’artistes contemporains tels que Louis Fratino, Loie Hollowell, Loie Hollowell, Julian Martin, Toyin Ojih Odutola, Chris Ofili, Billy Sullivan et Robin F. Williams. Nicolas a contribué à l’obtention d’une œuvre de Rosalba Carriera, une artiste vénitienne du XVIIIe siècle à qui l’on doit l’éphémère mais éblouissante mode du pastel rococo. Le catalogue qui a suivi a nécessité plus d’un an de travail et comprend des interviews et un essai de l’universitaire féministe Melissa Hyde. Cette exposition et cette publication représentent toujours, pour moi, le meilleur de ce que FLAG peut faire pour soutenir un artiste.
Chaque artiste ou exposition n’a pas besoin de ce niveau de soutien ou d’implication de la part de la fondation – chacun est son propre univers – mais la capacité d’adaptation de FLAG nous permet de changer notre façon de travailler pour soutenir au mieux les artistes. Il est important pour nous de le faire, et nous sommes prêts lorsque l’occasion se présente.
- Le programme d’exposition est très diversifié. Sur quels critères vous basez-vous pour sélectionner un projet d’exposition ?
{JR} : FLAG cherche à proposer un programmation pertinente, en adéquation avec son époque, en présentant des œuvres d’art contemporain majeures. En tant qu’espace d’exposition à but non lucratif, nous souhaitons soutenir un large éventail d’artistes et d’idées, qui peuvent prendre la forme de la première exposition institutionnelle d’un artiste émergent ou d’une collaboration avec un artiste établi pour la présentation d’un ensemble d’œuvres qui représente un changement dans sa pratique. FLAG a également présenté la première exposition solo institutionnelle à New York (et souvent aux États-Unis) de nombreux artistes, dont Ashley Bickerton (2017), Geneviève Gaignard (2018), Cinga Samson (2021), Somaya Critchlow (2023) et bien d’autres. Ce printemps, FLAG présente la première exposition solo institutionnelle à New York de l’artiste Ian Mwesiga, basé à Kampala.
J’ai cependant une préférence pour les group shows: j’aime rassembler des œuvres et des objets qui n’ont à priori aucune vocation à être exposés ensemble et qui ne le seront jamais plus. Qu’elles puissent ainsi créer une conversation, une certaine forme de rythme et peut-être même de la magie au cours d’une exposition. Je suis un peu romantique en ce sens.
Je m’efforce également d’apporter un contexte académique plus approfondi et un large éventail de points de vue afin de créer un dialogue autour de nos artistes et de nos expositions. Depuis plus d’un an, FLAG commande des essais pour notre série d’expositions Spotlight qui se concentre sur la présentation d’une œuvre d’art nouvelle ou jamais exposée avec une rotation environ toutes les quatre semaines. Jusqu’à présent, nous avons demandé à des universitaires, des poètes, des chercheurs et parfois même aux amis de l’artiste de créer un récit personnalisé autour de cette nouvelle œuvre. Compte tenu de la rapidité avec laquelle le monde de l’art semble bouger, la série Spotlight et les essais ad hoc sont un moyen de ralentir les choses en se concentrant sur une seule œuvre d’art à la fois.
- La fondation communique beaucoup sur ce qui se passe dans le monde de l’art contemporain, en promouvant des projets de galeries et d’institutions qui lui semblent pertinents. Est-ce représentatif de la manière dont vous essayez d’interagir avec le reste du monde de l’art ?
{JR} : FLAG est situé au cœur d’un des quartiers qui regroupe le plus de galeries au monde et dans une ville ou les musées et fondations ont une envergure internationale, ce qui nous permet de voir ce qui se passe dans le monde de l’art en temps réel. Il est important pour nous de nous imprégner le plus possible de cet environnement, de manière régulière et cohérente, afin de voir qui et ce que nos pairs exposent (ou pas) et de comprendre comment nous pouvons être un membre pertinent et complémentaire de cette communauté.
FLAG partage notamment sur ses réseaux sociaux les artistes, les œuvres d’art et les expositions qui sont au cœur de nos préoccupations. Je considère notre Instagram, qui compte 132 000 followers, comme notre carnet de bord. Bon nombre des artistes que nous mettons en avant ont été ou seront probablement intégrés dans notre programmation.
- Depuis que vous travaillez à la fondation, avez-vous remarqué une évolution dans la manière dont vous organisez les expositions ?
{JR} : Je continue à développer notre mission en offrant aux artistes et aux curateurs invités une plateforme qui leur apporte un soutien total afin de créer les expositions les plus dynamiques. Chacune d’entre elles nécessite une approche différente. Pour les expositions individuelles, nous jouons le rôle d’éditeur, de concepteur et de producteur ; nous travaillons en étroite collaboration avec chacun de nos artistes, de manière soutenue et générative. Bien qu’il faille toujours tenir compte de la logistique et des budgets du monde réel, je souhaite que nous travaillions avec pour principe de dire “oui” aux artistes, et que nous ne disions “non” que lorsque c’est absolument nécessaire ou lorsque quelque chose est soit inutile, soit contre productif.
Comme dit précédemment, je m’efforce d’apporter un contexte académique et de multiplier les intervenants pour créer un dialogue autour des expositions. Je viens à l’art contemporain par le biais d’un diplôme de littérature anglaise et d’études d’égyptologie et je crois fermement que le passé nous aide à comprendre le présent. Ainsi j’aime rassembler des œuvres d’art et des objets de différentes époques – parfois à des milliers d’années d’intervalle – pour les faire dialoguer avec l’art contemporain. J’ai ainsi rassemblé une collection de scarabées d’Egypte antique dans le cadre de l’exposition In Search of the Miraculous (du 16 octobre au 22 janvier 2022); ou bien encore j’ai intégré une statue romaine impériale en bronze représentant un pugiliste nain dans le cadre de la récente exposition estivale du FLAG intitulée Strike Fast, Dance Lightly : Artists on Boxing.
En mai 2018, The Contemporary Austin a annoncé que la FLAG Art Foundation s’associerait à Suzanne Deal Booth pour soutenir le prix que Suzanne avait créé deux ans auparavant. La nouvelle version du prix offre une récompense de 200 000 dollars, ainsi qu’un solo show, à la fois à Austin et à la FLAG Art Foundation, auquel s’ajoute un catalogue dédié.
- La participation au prix Suzanne Deal Booth / FLAG Art Foundation est à présent un autre élément important de votre programmation. Comment se passe le projet jusqu’à présent ?
{JR} : Glenn Fuhrman souhaitait créer un prix important, qui ait un impact sur la vie des artistes, et lorsque l’occasion s’est présentée pour le FLAG de collaborer avec la philanthrope Suzanne Deal Booth et The Contemporary Austin sur un prix artistique existant, nous avons sauté sur l’occasion.
A chaque édition de ce prix bisannuel, FLAG et TCA réunissent un panel de conservateurs et de professionnels réputés pour nommer des artistes qui, selon eux, verront leur parcours transformé par cette opportunité.
En 2020, le prix a été décerné à Nicole Eisenman, dont la pratique s’oriente vers la sculpture. En 2022, il a été attribué à Tarek Atoui, un artiste sonore travaillant à Paris. Avec des collègues de la TCA, je rencontrerai Lubaina Himid, la lauréate du prix 2024, la semaine prochaine dans son studio du nord de l’Angleterre pour discuter de sa prochaine exposition.
Jusqu’à présent, travailler avec la TCA et les lauréats du prix a été une occasion extraordinaire et je suis ravie de voir comment Lubaina abordera cette opportunité.
- La prochaine exposition traite d’un sujet fascinant mais extrêmement vaste : les relations entre les artistes et leurs sujets. Comment avez-vous abordé ce projet ?
{JR} : L’exposition Friends & Lovers de la FLAG Foundation, qui ouvrira ses portes du 6 octobre 2023 au 20 janvier 2024, , pourrait être considérée comme la suite ou la deuxième partie de l’exposition collective de 2021, and I will wear you in my heart of heart. L’expression Heart of heart fait allusion à une phrase de Hamlet (et prononcée par lui), qui traite de ce qui nous tient le plus à cœur: qu’il s’agisse d’une relation, d’un sentiment, de son propre bien-être, d’un objet ou d’un rêve. Cette exposition réunissait 35 artistes principalement figuratifs dans des œuvres qui évoquent la tendresse à travers des représentations d’amis et d’amants, des échanges familiaux et des moments de solitude.
Friends & Lovers plonge un peu plus profondément dans des relations personnelles spécifiques et examine vraiment le nombre infini de manières (passées et présentes) dont nous sommes influencés par nos cercles intimes. Les relations entre les artistes et leurs sujets sont un sujet intemporel mais toujours d’actualité, et nous sommes en train de nous intéresser à ceux qui servent de muses, d’inspiration et à ceux qui apportent leur soutien aux artistes. Des sujets aussi différents que les communautés d’artistes et à leur capacité à se créer un cercle d’intimes ou bien encore le microcosme du monde de l’art New-Yorkais semblent émerger de nos recherches et discussions.
- Une dernière question: vous êtes vous-même artiste. Pouvez-vous nous parler de votre démarche personnelle ?
{JR} : Je considère la fonction de curateur et l’écriture (essais et critiques) comme deux extensions de ma pratique créative. Lorsque je ne suis pas en train de travailler, en train de visiter des studios ou des expositions, je passe du temps dans mon atelier à domicile à créer mes propres œuvres d’art. En tant qu’artiste, je comprends le stress lié au fait de montrer et de parler de son propre travail et de faire des expositions, et je dispose d’un point de vue unique pour travailler avec les artistes à cet égard.
Cela me permet également de comprendre ce que cela représente pour un artiste de voir son travail exposé dans le cadre d’une exposition, pensée, aux côtés des artistes que vous adulez. Dans une exposition collective, microwave, présentée à la Jose Bienvenu Gallery à Chelsea en 2018-2019, une de mes petites sculptures en carton a été installée entre un dessin de Cy Twombly et une sculpture murale de Richard Tuttle – pour moi, se retrouver dans ce contexte était un rêve devenu réalité. Je suis ravie de pouvoir favoriser ces moments pour d’autres artistes lorsque c’est possible.
Je suis également située des deux côtés de la visite d’atelier, ce qui me permet d’avoir vraiment conscience de la manière dont je présente mon travail et mes idées, ainsi que de la manière dont je parle aux artistes ou dont je les aborde à propos des leurs. Je suis reconnaissant pour le temps qu’ils m’accordent, les critiques et les opportunités que je reçois, et j’essaie d’en faire profiter les autres.

